L’entretien de Géostratégiques

Alexandre Latsa dirige en Russie un cabinet de conseils en ressources humaines et recrutement qui aide les sociétés étrangères à recruter du personnel russe. En parallèle il dirige le site internet Dissonance (www.alexandrelatsa.ru) dans lequel il commente depuis maintenant 9 années l’actualité russe sous divers angles et notamment les problématiques geopolitiques, les rapports Russie/occident, la situation démographique et migratoire ou encore l’image de la Russie dans les médias étrangers. Il s’efforce d’expliquer les dynamiques et les réalités russes. Il intervient dans les medias russes, francais ou étrangers. Il a notamment publié (en coll.) Le renouveau russe, espoir ou péril ? Libres perspectives n° 2, mai 2011,  (avec Jon Hellevig),  Putin’s New Russia, Kontinent, 2012 et Un printemps russe, éditions des Syrtes, 2016.

Géostratégiques : Votre ouvrage insiste beaucoup sur le rôle de réseaux américains qui auraient de la fin de l’Union Soviétique à nos jours énormément contribué à déstabiliser la Russie, notamment via les révolutions de couleurs, qu’en est-il aujourd’hui et qu’en sera-t-il demain avec l’administration Trump ?

Alexandre Latsa : En effet les administrations américaines ont durant la période qui a suivi la fin de l’Union Soviétique jusqu’à nos jours lancé une politique de pression permanente sur la Russie. Cette pression s’est exercée à l’intérieur de la fédération de Russie par des immixtions directes sur l’élite politique qui entourait le président Eltsine, dans le but de faire barrage au puissant parti communiste qui initiait de rhétoriques patriotiques et souverainistes et une volonté de redresser la Russie. Il faut relire la presse américaine de l’époque qui titrait sur Eltsine en le qualifiant de « Our candidate » ! Quel comble de voir le mainstream médiatique occidental et américain en premier lieu s’indigner de « potentielles » immixtions russes dans les élections américaines.  Ces immixtions sont allées jusqu’à un relatif laisser faire, on peut meme parler d’un soutien tacite des révoltes islamistes du Caucase russe dont l’objectif était, pour les stratèges américains d’amputer la Russie de territoires situes géographiquement sur les routes énergétiques, comme je l’explique dans mon ouvrage.

L’arrivée de l’administration Poutine et la restauration de l’autorité de l’Etat sur le territoire de la fédération de Russie contraindra les réseaux atlantistes à développer une politique de déstabilisation de la Russie non plus sur son territoire mais au sein des pays voisins de la Russie, les pays de la sphère d’influence naturelle d’un point de vue géographique, économique, culturel et historique, de Moscou. Washington organisera des coups d’états au sein de divers pays, les fameuses révolutions de couleurs, que le Mainstream médiatique présentera comme des mouvements spontanés de populations souhaitant rejoindre le monde euroatlantique. Si nombre de manifestants de ces révolutions de couleurs étaient sincères, leurs organisateurs eux l’étaient beaucoup moins.

Au final, tout cela n’a abouti qu’a des tensions et des guerres entre peuples frères et à la ruine des pays concernés par ses révolutions. Une catastrophe pour les populations locales. En toile de fond, tout cela a aussi considérablement aggravé le malentendu entre les Etats européens et la Russie grâce notamment au travail de sape sur la longue durée opéré par nos médias qui se sont transformés en outils de désinformations actifs et en vecteurs des tensions. Une catastrophe sur le plan historique et civilisationnel.

Avec l’arrivée de Trump au pouvoir, tout pourrait changer si le nouveau président est fidèle à ses promesses de campagne. Trump est un homme pragmatique et avisé, loin des idéologies néoconservatrices conquérantes et dominatrices, il n’a en réalité aucune raison de continuer la politique de tension de ses prédécesseurs avec la Russie, bien au contraire. Nous assistons peut être a un incroyable retournement historique qui doit nous faire nous demander, nous francais, ou nous nous situons.

Géostratégiques : Dans votre livre vous parlez de la guerre médiatique qui selon vous, est menée contre la Russie. On a beaucoup parlé récemment dans la presse francaise de « réseaux russes » et des ouvrages sont meme été publiés à ce sujet en France et dans divers pays européens, quelle est votre opinion à ce sujet ?

Alexandre Latsa : On a beaucoup parlé récemment d’hypothetiques réseaux russes, des livres écrits au conditionnel et sans faits précis ni concrets ont été publiés, on se rapproche d’un climat de suspicion et délation qui fait penser à une époque assez détestable de notre histoire.

Mais au final le danger des soit disant réseaux russes est surtout un bon moyen pour des réseaux européistes et atlantistes de justifier l’évolution d’une histoire qui leur échappe et les mets de plus en plus en position « has-been ». Je crois qu’il n’y a plus que dans quelques bureaux du quai d’Orsay, dans quelques rédactions en faillite ou à la commission Européenne que l’on ne croit à un quelconque réseau russe qui menacerait quoi que ce soit. Les élites russes ont bien compris que les peuples européens n’avaient pas besoin de la Russie pour se rendre compte de la catastrophe vers laquelle les dirigeants européens sont en train d’emmener leurs peuples.

En réalité, le modelé russe en constitution apparait de plus en plus comme une alternative viable et l’Histoire ne peut qu’inscrire la Russie comme partenaire logique des Etats européens, que ce soit sur le plan économique, politique et civilisationnel. L’Europe traverse un cycle historique, politique et moral qui la voit de plus en plus exsangue et elle pourrait trouver dans la Russie un réservoir de valeurs saines pour se régénérer moralement et politiquement.

L’histoire s’accélérant, elle devrait voir s’accélérer cette dynamique de rapprochement malgré tout le travail de sape de certains cercles hostiles à cette alliance entre la Russie et les Etats européens, cercles ayant le soutien ou plutôt le contrôle du dispositif médiatique dont tout le monde aura remarqué qu’il est extrêmement hostile à la gouvernance russe et au modèle russe qui promeut patriotisme, conservatisme, frontière et identité civilisationelle.

Géostratégiques : Vous parlez beaucoup dans votre livre du rôle de l’Etat dont la restauration de l’autorité serait, selon vous, la clef du redressement que le pays connait ?

Alexandre Latsa : La Russie a traversé un incroyable renversement de situation sur ce point.

Alors que dans les années 90 l’Etat n’existait plus et que le pays était dirigé par des mafias financières en haut et des mafias ethniques en bas, l’arrivée d’une nouvelle Elite en 2000 a totalement contribué à inverser la situation. Les élites russes se sont efforcées de reconstruire l’Etat, et cette dynamique continue, pour refaire régner une forme d’ordre sur le territoire de la fédération de Russie. Un Etat qui s’est remis à maitriser et administrer son territoire. Cette régénérescence de l’autorité de l’Etat a contribué notamment au redressement de la confiance des citoyens dans leur avenir, dans leur pays et la sensation réelle qu’un nouveau patron avait repris les rênes du pays. Ce lien entre Poutine et l’Etat a été décrit de cette façon par un commentateur russe : « L’État, cette grande substance secrète de l’histoire russe qui en 1991 bascula dans le gouffre et fut réduite en cendres, s’est relevé, lentement, sûrement, de plus en plus rapide­ment, inébranlable et invincible dans son mouvement as­cendant. Car en lui agit le destin. Et cet État a choisi Poutine pour conduire le processus historique en Russie. Ce n’est pas lui qui construit l’État, c’est l’État qui le construit ». Ce retour de la confiance et d’un certain fonctionnement des institutions russes publiques a notamment grandement contribué à l’incroyable redressement démographique que le pays connait.

Géostratégiques : Justement qu’en est-il de la situation démographique du pays que beaucoup de commentateurs jugent pourtant critique ?

Alexandre Latsa : Entre 1991 et 1999, l’effondrement politique du pays s’est traduit par un effondrement économique, moral et sanitaire. La natalité russe s’est effondrée, et, parallèlement, la mortalité a explosé, si bien que la population du pays s’est réduite de façon importante, jusqu’à presque 1 million d’habitants par an. Durant cette période, l’effondrement de la population apparaissait alors inévitable et certains analystes ont fait des prédictions sur le fait que la population de Russie aurait dû diminuer pour atteindre par exemple 130 millions d’habitants en 2030 comme c’est le cas de la très puissance CIA dans un rapport de 2001.

Pourtant, dès le début des années 2000, la stabilisation politique et la prise en main active des enjeux démographiques par l’Etat russe vont permettre à la Russie de connaître un réveil démographique qu’aucun démographe n’aurait pu imaginer. Ce réveil démographique a été rendu possible par la conjonction de trois éléments principaux que sont :

– Le retour de la confiance, conséquence de la gestion politique.

– Le retour d’un Etat dont les institutions sanitaires fonctionnent.

– Le déploiement d’une politique familiale forte, appuyée par l’Etat sur le plan moral et financier.

Les résultats ne se sont pas fait attendre : le nombre de naissances n’a (depuis 2000) cessé d’augmenter, passant de 1,2 millions de naissances en 2000 à 1,9 millions cette année tandis que le nombre de décès a connu un recul constant, passant de 2,3 millions en 2003 à 1,8 millions en 2016. Aujourd’hui les femmes russes ont 1,8 enfant en moyenne, contre 1,7 dans l’UE, on peut donc constater dans ces chiffres l’amélioration de la situation démographique russe même si bien sûr, dans le futur, le nombre de naissances diminuera de nouveau, conséquence du manque de naissances des années 90 lorsque ce segment de population sera en âge d’avoir des enfants.

Mais cependant les russes maitrisant et retreignant l’immigration, ils ont des leviers d’action de ce côté-là si bien sur les autorités font le choix de l’immigration ce qui semble peu plausible à ce jour. La Russie semble plutôt historiquement emprunter un modèle à la japonaise car il faut noter que le nombre de naissances augmente malgré une immigration de plus en plus faible. C’est donc bien la preuve qu’on peut donner envie à la population de faire des enfants, c’est juste une question de volonté politique.

Géostratégiques : En tant que francais, pourquoi avoir écrit ce livre ?

Alexandre Latsa : Notre pays est en plein déclin, un déclin qui semble inévitable que ce soit le plan moral, politique, économique, sécuritaire… Alors que nous nous targuions d’être la puissance avec la meilleure démographie d’Europe on sait maintenant que malgré la forte immigration que notre pays connait depuis quelques décennies, le nombre de naissances annuelles est en baisse depuis maintenant 2 ans consécutif.

Longtemps nous avons pensé en occident que la Russie allait nous courir derrière pour tenter de nous rattraper sur tous les plans. Les dernières années ont initié de nouvelles dynamiques et de nouveaux paradigmes et il est maintenant envisageable de penser que c’est la France par exemple qui pourrait d’ici 10, 15 ou 20 ans se trouver dans l’Etat de la Russie des années 1990, après pourquoi pas une grave crise économique au sein d’une zone euro(pe) en pleine implosion.

C’est la que le modèle russe et l’expérience russe pourrait nous servir car les élites russes ont su empêcher la destruction de leur pays, entraine dans des dynamiques et des inerties profondes dont on ne voyait pourtant pas à l’époque comment elles auraient pu être inversées. Une démonstration historique qui confirme que comme disait Charles Maurras : « Tout désespoir en politique est une sottise absolue ».

En outre le modèle russe si décrié par nos médias et autres « intellectuels » est désormais un modèle attractif pour un nombre croissant de populations européens qui souhaiterait revenir à un minimum de normalité sociétale, morale et sécuritaire.

Il faut donc selon moi observer avec intérêt la Russie d’aujourd’hui qui est une sorte de laboratoire à ciel ouvert, laboratoire qui démontre que les valeurs traditionnelles européennes que sont la religion, la famille ou le patriotisme peuvent parfaitement être des valeurs de gouvernance avec un grand G.

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