L’entretien de Géostratégiques

Jean-Paul Gourévitch

Jean-Paul Gourévitch est depuis 1987 consultant international sur l’Afrique, les migrations et l’islamisme radical. Il a enseigné à l’Université Paris XII Créteil. Écrivain, essayiste et formateur, il est l’auteur (inclassable) de quelques 70 ouvrages ; il est également spécialiste de la littérature de jeunesse. A l’occasion de la parution de l’ouvrage l’islamo-business vivier du terrorisme (Paris, Pierre-Guillaume de Roux, septembre 2016), Géostratégiques lui a proposé un entretien sur l’islamo-business.

 

Géostratégiques : Vous abordez les problèmes de l’islamisme radical par une notion mal connue : l’islamo-business. Pouvez-vous brièvement la définir ? 

JPG : L’islamo-business est effectivement une notion relativement nouvelle dans le champ de la recherche qui est sans véritable rapport avec les revenus tirés de la viande hallal ou de la collecte de la zakat. Il faut revenir à l’étymologie. Le terme désigne un « business », donc une activité rémunératrice et illicite, et l’accolade de la racine « islamo » explicite qu’elle est liée à l’islamisme radical. Pour être schématique, cette notion englobe le financement de l’islamisme radical par l’économie informelle et le recrutement de jeunes candidats au djihad par cette même procédure.

Géostratégiques : L’islamisme radical n’est pas la seule activité dont le financement est lié à l’économie informelle. L’équivalence que vous suggérez entre islamo-business et terrorisme n’est-elle pas un peu réductrice ? 

Jean-Paul Gourévitch : En France comme dans les principaux pays de l’Europe Occidentale, l’économie informelle représente environ 20 % du PIB qui par définition échappe complètement à l’Etat. Il y a peu d’études et pour cause sur ce phénomène qui ne s’apprécie que par des enquêtes de terrain. J’avais en 2002 publié au Pré aux Clercs une première approche de ce phénomène et il a fallu attendre 8 ans pour que l’émission Envoyé Spécial s’en saisisse et me contacte pour ses reportages. En fait il y a dans l’économie informelle trois terrains d’exploration différente. L’économie rose (les brocantes du dimanche, l’échange de services, les SEL) sympathique,  mais qui s’opère en marge de l’Etat qui n’en retire aucun bénéfice  en représente moins de 10 %. Le reste se partage entre l’économie grise camouflée (contrefaçon, piratage, fraude fiscale et sociale, trafic de papiers d’identité…) et l’économie noire délinquante (prostitution, racket, rançons, trafic de drogues, d’armes, d’animaux, de plantes, d’œuvres d’art, de véhicules de transport,  d’organes humains…)

Géostratégiques : Tout ceci nous éloigne de l’islamisme radical…  

Jean-Paul Gourévitch : Pas vraiment. Non seulement une partie de cette économie informelle non contrôlée finance l’islamisme radical mais de plus les procédures non transparentes en vigueur dans le monde musulman viennent abonder ces ressources. Je veux parler de la jizya (l’impôt sur les dhimmis), de la sadaqât (la contribution volontaire), de l’hawala (les échanges monétaires directs non soumis à des frais bancaires et sans aucune traçabilité), de la zakat (l’aumône que doit acquitter tout musulman)…

Géostratégiques : Mais qu’est-ce qui vous prouve qu’une partie de la zakat est affectée au financement du terrorisme ?

Jean-Paul Gourévitch : les textes religieux ouvrent cette possibilité. La zakat concerne théoriquement huit catégories de bénéficiaires : les pauvres, les nécessiteux, les employés de l’administration, les endettés, les voyageurs, les esclaves émancipés, les nouveaux convertis, et « la cause d’Allah » qui couvre la promotion de l’islam, la construction de mosquées, le soutien des minorités dans les pays non musulmans et le djihad lui-même. Les deux dernières catégories justifient  un financement possible de l’islamisme radical.

 

Géostratégiques : Votre ouvrage  ne se limite pas à la France mais propose une exploration de l’islamisme radical et de son financement dans la quasi-totalité des pays du monde. N’est-ce pas une ambition démesurée et comment avez- vous réuni les informations nécessaires ?

Jean-Paul Gourévitch : Tout d’abord je ne suis pas le seul à travailler sur cette question. Des organismes internationaux comme MEMRI, le Zentralinstitut Islam-Archiv Deutschland, le Consortium Against Terrorism Finance,  La Henry Jackson Society, le Pew Research Center, Stop-Djihadisme,  publient à intervalles réguliers des statistiques ou des monographies qui explicitent les situations. De nombreux colloques récents– et l’Académie de Géopolitique de Paris y contribue largement-  proposent une vision panoramique de l’islamisme radical. Les ouvrages et articles d’Ardovan Amir Aslani, Yves Bonnet,  David Cohen, Mohammed Cherif Ferjani, Gilles Kepel,  Joachim Veliocas et j’en oublie,  apportent aussi un éclairage sur ces zones d’ombre. Et j’ai moi aussi mes réseaux notamment en Afrique, au Proche-Orient et au Canada.

Mais mon objectif n’est pas d’établir une cartographie de l’islamisme radical qui serait vite obsolète compte tenu de l’évolution des situations mais de proposer une vision géopolitique. Le financement du terrorisme par l’islamo-business représente aujourd’hui plus de 1000 milliards de dollars par an. Il y a des pays où l’islamisme radical est directement financé par des Etats, des banques, des membres de famille royale, des lobbies et d’autres qui ne peuvent compter que sur eux-mêmes. C’est  le cas en France puisque les dernières directives de Daesh laissent entendre que les candidats au djihad doivent trouver eux-mêmes le moyen d’autofinancer leurs actions.

Géostratégiques : Vous venez de  mentionner la France. Mais vos chiffres  concernant la communauté musulmane sont très différents de ceux avancés par les medias qui parlent couramment de 5 à 6 millions de musulmans en France.

Jean-Paul Gourévitch : Cela fait plus de dix ans que le pouvoir et la grande presse  psittacisent ces données comme s’il n’y avait eu depuis ni immigration musulmane ni différentiel de fécondité. Il faut combattre cette désinformation. Compte tenu de l’absence de statistiques religieuses officielles, j’ai croisé de façon scientifique trois analyses : une approche chronologique longitudinale qui partant de la progression du nombre de musulmans entre  1987 (chiffres de Gilles Kepel) et 2002 (chiffres de Bruno Etienne et de l’Observatoire du Religieux) prolonge la courbe jusqu’en 2016. Une approche par les origines des populations vivant en France à laquelle il faut ajouter les convertis. Enfin une approche qui à la manière de celle de G. Sarrible croise le solde migratoire et le différentiel de fécondité. Ces trois approches convergent vers un chiffre qui se situe entre 8 et 8, 5 millions de musulmans en France

Géostratégiques : plus de  8 millions de musulmans en France ! Qui englobez vous dans cette statistique ?

Jean-Paul Gourévitch : Cela représente la communauté musulmane, l’oumma,  mais beaucoup de ses membres comme les enfants ou les agnostiques ne sont que des musulmans de papier. A l’intérieur de ce cercle, le nombre de musulmans pratiquants peut être estimé autour de 4 millions (sur ce point la quasi-totalité des chercheurs sont d’accord), ceux tentés par l’islamisme radical de 100.000 à 150.000 dont la plupart sont pacifiques et le nombre d’activistes qui peuvent devenir des candidats au djihad d’environ 15.000. C’est très peu par rapport à l’ensemble mais cela suffit pour mettre un pays à feu et à sang.

Géostratégiques : Comment devient-on djihadiste ?

Jean-Paul Gourévitch : Par le biais de l’islamo-business justement. C’est un parcours du combattant qui commence par de la fraude mineure,  par exemple le chapardage ou la fraude aux transports publics qui touche dans certaines banlieues plus de la moitié des utilisateurs. Il  plonge ensuite dans la délinquance de proximité avec le vol, les trafics, les rackets, le piratage et finit par être repéré et interpellé. Il se sent alors victimisé, d’autant plus qu’autour de lui les élites enfreignent sans vergogne l’état de droit. C’est le moment où va se produire la rencontre en prison ou ailleurs  avec un intercesseur, un caïd, un imam, ou un collègue de cellule qui lui redonnera sa dignité en faisant de lui non plus un repenti mais un soldat d’Allah. Il lui explique que ce business qu’il croyait pratiquer pour son seul bénéfice, traduit sa détestation d’une société qu’il rejette et qui le rejette. Il « travaillera » désormais pour les exclus de la vie civique, de la vie sociale, de la vie civile. Cette réhabilitation qui peut s’accompagner d’un endoctrinement ou d’une invitation à relire le Coran, le transforme en un musulman convaincu, un combattant d’Allah qui peut devenir un héros voire un martyr. Si on étudie les parcours des principaux kamikazes comme je l’ai fait, on voit qu’ils ont quasiment tous suivi le même chemin.

Géostratégiques : Face à ces perspectives, comment voyez-vous l’avenir de notre pays ?

Jean-Paul Gourévitch : Je vais sans doute vous décevoir. Notre travail d’expertise ne consiste pas à dire : voilà ce qui va se produire dans 10, 20 ou 50 ans mais à décrire les divers scenarii possibles pour mettre chacun en face des choix qu’il doit faire en toute connaissance de cause. Il y a le scénario noir de l’affrontement, le scénario rose du « vivre ensemble » et les scénarios gris du « vivre côte à côte » et du « vivre face à face » avec pour chacun plusieurs variantes. Les expliciter le plus précisément possible est pour moi une approche à la fois pédagogique et démocratique des sujets de société sur lesquels les Français sont aujourd’hui stressés par le doute, les peurs ou le découragement.

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